«Let’s Get Lost» est un voyage dans le temps où la photographie en noir et blanc convoque l’héritage de la peinture abstraite d’après- guerre et l’âme envoûtante du jazz.
Les clichés pris par Fanny Giniès ces cinq dernières années transcendent le réel pour devenir des tableaux photographiques : détails de murs érodés et textures urbaines qui, sous son objectif, se métamorphosent en compositions proches de l’Expressionnisme abstrait (Jackson Pollock, Franz Kline, Mark Rothko) ou de
l’Abstraction lyrique (Georges Mathieu, Pierre Soulages).
Attirée par les vestiges de la présence humaine, Fanny Giniès se plait à scruter les surfaces à Paris, Arles ou ailleurs – véritables palimpsestes où chaque graffiti, éraflure ou couche de peinture, raconte l’anthropocène. Telles des trompe l’œil, ses images ouvrent vers un autre monde et invitent le regard à se perdre, comme le suggère le titre de l’exposition, emprunté à Chet Baker.
Ici, la photographie n’est pas un moyen de transporter le spectateur vers un événement, un lieu ou une chose, mais cherche à transformer la substance du monde en poésie — une quête d’exploration formelle où lignes, rythmes et contrastes priment sur le sujet.
Caractérisée par la spontanéité du geste et un emploi expressif de la matière, la peinture abstraite d’après-guerre partage une philosophie profonde avec la musique jazz : du bebop de Charlie Parker au cool jazz de Miles Davis et Chet Baker, en passant par le free jazz de John Coltrane. Les photos de Fanny Giniès évoquent par association libre l’essence-même de ces deux courants musicaux et picturaux : l’imperfection subtile, les dissonances assumées, la trace d’une présence absente, la beauté d’un instant volé.
«Let’s Get Lost» est une ode à l’imaginaire : comme un standard réinterprété à l’infini, l’exposition éveille la mémoire collective et retranscrit des émotions partagées. Pour emprunter les mots de Tennessee Williams : « Dans la mémoire, tout semble se passer en musique ». Ici, tout semble se passer en noir et blanc, en ombres et en traces, entre silences et résonances.